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Le château de Loubignac

(Arnac-la-Poste, Haute-Vienne)

Repentirs autour de la vis du donjon

Par Christian REMY*


Extrait du

Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Limousin
Tome CXXIV, 1996.


 

Le château de Loubignac1 a peu attiré l'attention des chercheurs2. Il est vrai qu'il n'en reste guère qu'une tour ruinée et enlierrée. En outre, il ne s'agit pas d'une seigneurie de premier plan. Il s'agit de l'un de ces innombrables fiefs disséminés dans les paroisses. Celle d'Arnac en comptait une vingtaine à la veille de la Révolution, ce qui est important3 (fig. 1). Loubignac est cependant l'un des plus anciens.

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Fig. 1 - La paroisse d' Arnac [la-Poste ], Les fiefs avant 1789 (d'après carte IGN. 1 n° 41, et A. Lecler)

 

La géographie féodale de ce secteur est assez mal définie. Une enquête minutieuse, en particulier aux Archives de la Vienne et de la Creuse, permettrait certainement d'en affiner notre connaissance. Je ne l'ai pas menée, et me suis contenté de constater que la paroisse d'Arnac est située en une zone de confins, entre les possessions du comte de la Marche, des vicomtes de Bridiers et de Brosse, et de l'évêque de Limoges. Bernadette Barrière, dans sa cartographie des grandes seigneuries limousines au XVe siècle, a d'ailleurs identifié cette paroisse comme un «secteur où les dominations féodales sont fortement imbriquées»4.

Cette résidence de la famille des Barton de Montbas s'avère pourtant intéressante, pour deux raisons, d'ailleurs essentiellement archéologiques5. La première concerne la structure de la demeure. En effet, et pour ce que l'on peut en appréhender aujourd'hui, il convient d'insister sur la présence d'un donjon résidentiel de la fin du Moyen âge, bien isolé des courtines du reste du château. Le fait n'est pas exceptionnel, on le verra, mais a le mérite d'être conservé. La seconde réside dans l'aménagement - hésitant - de la circulation verticale. L'escalier, initialement prévu sous forme de vis, s'est vu redistribué en cours de chantier .

 

LE CHÂTEAU DES BARTON DE MONTBAS

 

Les Barton de Montbas se disent originaires d'Écosse. L'un d'entre eux se serait établi dans la Marche vers 12606. Les papiers de famille ont brûlé en 1544 mais la filiation a été établie au XVllle siècle. Peu nous importe ici. La documentation disponible nous signale un certain Roland, écuyer, seigneur de Montbas, paroisse de Gajoubert (Haute-Vienne), en 1351. Sa descendance affiche une propension à l'exercice de charges administratives, d'abord comtales, puis royales. On notera que sur trois générations, l'héritier des titres de famille suit une formation de juriste. Les autres garçons sont placés à des postes ecclésiastiques importants. Le XVe siècle correspond indéniablement à une période d'enrichissement et d'ascension sociale pour les Barton de Montbas.

Entre 1380 et 1420, Jean Barton, licencié ès lois, est pourvu de plusieurs offices au sein de l'administration comtale. Entre 1437 et 1455, comme secrétaire du comte Jean de Bourbon et son Chancelier de la Marche et du Dauphiné, il réside principalement dans son hôtel urbain de Guéret. Il cumule d'ailleurs ces charges comtales avec celles de lieutenant général de la Basse-Marche, de garde scel du roi en le bailliage de Limoges, de conseiller du roi et de premier président du parlement de Bordeaux7. L'un de ses frères ou oncles, Pierre, est gardien du sceau comtaI en 13928. On précisera que la longévité de Jean Barton, attesté de 1380 à 1455, cache peut-être un père et son fils. La terre de Loubignac fait alors partie des possessions familiales.

La carrière assez brillante de ce Jean, à la fois comme officier comtal et royal, permet à sa progéniture de s'affirmer au sein de la haute noblesse : Pierre, chevalier, vicomte de Montbas, seigneur de Loubignac, est également licencié en lois, conseiller et chambellan du roi, son valet de chambre, lieutenant général et chancelier de la Marche, sénéchal du Dorat. En 1486, le comte de la Marche le pensionne à hauteur de 100 £t. Il épouse la fille du premier président du parlement de Paris en 1444, et meurt en 1491. Parmi ses frères, Jean devient évêque de Limoges (1457-1484) et archevêque de Nazareth (? 1497), Etienne abbé de Conques, Pierre abbé du Dorat, et Jacques protonotaire du pape9.

A la génération suivante, Bernard, également licencié ès lois, vicomte de Montbas, seigneur de Loubignac, garde et chancelier de la Marche, épouse en premières noces une petite-fille de Jacques C?ur, puis en secondes Marie de Sully. L'un de ses frères, Jean, devient évêque de Limoges (1484-1510), succédant ainsi à son oncle10.

Le musée de l'Évêché, à Limoges, conserve une statuette de la Vierge aux pieds de laquelle figure un évêque agenouillé. Ses armes sont celles des Barton de Montbas : « D'azur au cerf d'or, onglé et ramé de même, au chef échiqueté d'or et de gueules de trois traits ». Un élément lapidaire, également aux armes des Barton, est aussi conservé dans le même musée.

 

Le château de Loubignac

 

Le château occupe un pointement rocheux dominant la vallée de la Brame, au bas du versant septentrional de celle-ci et à l'extrémité sud de la commune d'Arnac-la-Poste (fig. 2). Il fait face à un bois appelé « de Lubignac ». Le cadastre de 1837 nous révèle, en outre, l'existence d'un vaste étang, dont la chaussée est aujourd'hui fixée par une route goudronnée, qui correspond à l'ancienne route postale de Paris à Toulouse 12.

Il s'agissait d'un plan classiquement quadrangulaire, flanqué de tours aux angles, et organisé autour d'une cour centrale. Ici, il semble y avoir eu un corps de logis noble, appuyé sur la courtine nord-ouest et ses deux tours circulaires (fig. 3). La maison des propriétaires actuels, construite sur les caves de ce logis, présente, en remploi, une clé de nervures aux armes des Barton, ainsi qu'une pierre de style gothique flamboyant13 (fig. 4). Les tours ont totalement disparu depuis 1837. L'angle oriental de l'enceinte ne semble pas avoir connu de flanquement.

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Fig. 2. - Loubignac. Situation (d'après carte IGN, 1/25.000e, 2029 est)

 

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Fig. 3. - Loubignac. Le site (d'après le cadastre de 1837 carte IGN 1/25.000e- 2029 Est, et observations de terrain).

 

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Fig. 4. - Loubignac. Remplois de la chapelle ( ?)

 
La massive tour circulaire, aujourd'hui seule conservée (fig. 5), occupe l'angle méridional. Elle paraît totalement coupée de l'enceinte maçonnée. En effet, on ne perçoit aucune trace d'accrochage de courtines sur son parement. On accédait à ce donjon à l'aide d'un pont-levis, établi dans l'axe de la courtine méridionale, manifestement peu élevée. Ainsi, cette forte tour d'angle permettait-elle un retranchement total. A la vérité, on peut se demander si le château ne consistait pas, pour l'essentiel, en ce donjon, un logis, et une chapelle - mentionnée à plusieurs reprises 14, organisés autour d'une cour haute à peine ceinte d'un mur de clôture. Les parcelles du cadastre napoléonien ne rappellent l'existence du château que par le micro-toponyme « de la tour ». Indéniablement, dans cette résidence aristocratique, c'est la « grosse tour » - entendons le donjon - qui faisait le château. Un fossé creusé dans le substrat isolait la cour haute de sa basse-cour. On le devine à peine aujourd'hui. Cette avant-cour est encore délimitée, au Sud, par un mur de soutènement et comporte les ruines de bâtiments datables du siècle dernier. Au Nord, une grande parcelle contiguë aux deux espaces évoqués pouvait correspondre à un ancien jardin. Le site était délimité au Sud par la vallée de la Brame et l'étang, à l'Est et à l'Ouest par deux talwegs plus ou moins humides permettant la mise en eau de fossés. Au Nord-Est, là où le site est le plus dominé par le relief, l'emplacement du fossé reste imperceptible. Il semble évident que Loubignac n'était en aucun cas, à la fin du Moyen âge, une forteresse à la pointe de la modernité en matière d'appareil défensif. Le donjon ne comporte qu'une ouverture de tir. Le site, à l'escarpement d'ailleurs peu marqué, est un héritage de temps antérieurs. Les mâchicoulis participent davantage à l'équipement visuel emblématique du château qu'à son appareil défensif. Loubignac consiste avant tout en la résidence de campagne d'une famille noble. On peut la ranger dans le groupe génériquement désigné par les appellations de « maison-forte » ou de « manoir », même si cette dernière terminologie s'avère rarement usitée dans les sources limousines 15. En revanche, j'ignore quand les Barton ont obtenu du comte de la Marche une autorisation de fortifier Loubignac1 6 .
 

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Fig. 5. - Loubignac. La tour, état actuel.

 

 

 

UN DONJON RÉSIDENTIEL

 

Il s'agit d'une forte tour circulaire d'un diamètre de plus de 13 m. Sur une cave voûtée, se succèdent quatre niveaux résidentiels tous constitués d'une chambre quadrangulaire chauffée et éclairée, d'une alcôve et d'une latrine. Enfin, un chemin de ronde à la ceinture de mâchicoulis couronnait l'ensemble (fig. 6).

La cave, de plan quadrangulaire, voûtée en berceau (on voit encore les traces des planchettes de coffrage), et éclairée par un jour au Sud, était desservie par un escalier coudé et couvert d'un voûtement rampant, logé dans l'épaisseur du mur. On peut assigner à cette salle basse un rôle de lieu de stockage, fréquent dans les châteaux de la fin du Moyen âge.

 

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Fig.6 - Loubignac. Structure d'ensemble du donjon (restitution cavalière fibre, sans données métriques).

 

Les quatre niveaux supérieurs étaient tous organisés selon un même parti. Une fenêtre à traverse, logée en fond d'une embrasure, éclairait la pièce principale de plan quadrangulaire (5,80 x 7,10 m). Une cheminée en assurait le chauffage. Le secteur occidental accueillait une alcôve (2,30 x 3,40 m environ) couverte d'une voûte en berceau surbaissé et munie d'un fenestreau. Enfin, les latrines occupaient les maçonneries méridionales (fig. 7). Le rez-de-chaussée juxtaposait, dans ce secteur, une latrine et une ouverture de tir. Il s'agit d'une couleuvrinière en « trou de serrure » inversé. Mais en raison des effondrements, cette zone n'est plus appréhendable aujourd'hui.

 

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Fig. 7. - Loubignac. Plans indicatifs des étages, réalisés à partir de quelques relevés sommaires, insuffisants en raison de l'état de ruine de certaines parties.

 

On remarquera une alternance inhabituelle dans l'organisation des chambres. En effet, au lieu d'aligner verticalement les fenêtres, le constructeur les a disposées selon deux orientations différentes suivant les étages : au Sud pour les deuxième et quatrième niveaux, à l'Est pour ceux du premier et du troisième. On ignore si ce parti a été motivé par des problèmes de luminosité, ou s'il s'agissait d'éviter un trop grand affaiblissement des maçonneries sur deux travées - celle des baies, et celle des cheminées.

Les poutres des planchers reposaient sur de gros corbeaux à bandeau, placés dans les parois nord et sud. Seul le dernier étage était couvert d'une voûte sur croisée d'ogives dont certains culs-de-lampe subsistent. Afin de réduire la puissance de celle-ci, on a fragmenté les 40 m2 à couvrir en deux croisées d'ogives.

Le décor n'était guère développé dans cette tour. Les jambages de cheminées apparaissent des plus frustes et les modénatures de portes et fenêtres souvent limitées au chanfrein concave à congé. On signalera la présence d'un motif étoilé, sous chaque extrémité du manteau de la cheminée du troisième niveau. Enfin, l'un des culs-de-lampe de la voûte sommitale consiste en le buste d'un personnage tenant une barre horizontale dans ses deux mains. Un simple chanfrein concave égaie la baie du dernier étage. Les corbeaux de mâchicoulis sont classiquement munis d'un bandeau. L'ensemble reste très dépouillé.

Seules les fenêtres des deuxième et troisième niveaux ont fait l'objet d'un peu de soin. Le chanfrein de cette dernière consiste en une mouluration en plusieurs cavets, se terminant en accolade. Un larmier encadre l'ensemble et abrite un petit blason aux armes des Montbas. On notera que, contrairement à l'habitude, le cerf est représenté « passant à droite » (fig. 8). Quant à la fenêtre du deuxième niveau, munie d'un tore gothique flamboyant, on peut l'attribuer à une potentielle adjonction, eu égard aux perturbations discernables dans sa périphérie.

Ce n'est assurément pas par son organisation ou par son décor que le donjon de Loubignac s'avère original. La particularité sur laquelle il convient de mettre l'accent est bien son système de circulation verticale. L'escalier a, en effet, généré quelque souci au constructeur.

 

 

UN ESCALIER ALTÉRÉ PAR LES CONTRAINTES

 

Toutes les ascensions verticales dans cette tour s'effectuent à l'aide d'escaliers de pierre. On pénètre dans le donjon au rez-de-chaussée grâce au pont-levis, dont on devine encore le logement des deux bras (fig. 9). On remarque aussi les corbeaux accueillant les crapaudines de l'axe horizontal du pont, large de 1,25 m et long - haut - de 2, 70. La porte elle-même était en plein cintre légèrement surbaissé et à chanfrein concave. De ce pont-levis, aujourd'hui très ruiné, l'on peut voir un exemplaire très similaire au donjon de Chamborand (Creuse) 17.

 

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Fig. 8. - Loubignac. Détails du donjon.

 

Cet accès donnait directement sur la cage de l'escalier en vis. Or, le développement total du tablier et de ses flèches atteignait plus de 5 m de hauteur. Autant dire que la concentration d'une structure de ce type et d'un escalier dont une révolution n'excède pas 3 m traduit une certaine audace de conception. On aurait, en effet, pu séparer l'accès à la tour et la desserte des étages (comme à Chamborand). A Loubignac, on a préféré les réunir. Et le résultat s'avère particulièrement atypique, car le maître d'œuvre n'a guère réussi à combiner des contraintes de natures diverses. Le système est aujourd'hui à peine perceptible en raison de l'état de ruine, mais il vaut la peine qu'on le décrive.

Le pont-levis et le seuil de la porte franchis, on se trouvait dans la cage de l'escalier en vis. On pouvait, à main gauche, descendre à la cave par la volée de marches coudée, ou en face, accéder à la chambre du premier niveau par un léger couloir désaxé, ou encore à main droite emprunter la première et seule véritable révolution de la vis qui, en une quinzaine de marches, nous conduisait au deuxième niveau (fig. 7a). La base du noyau de l'escalier est conservée sur un demi-mètre de hauteur. C'est sur ce noyau, duquel naissait les marches de la première révolution, que se greffaient toutes les nervures de voûtement. Tout le secteur de l'entrée, depuis le seuil du pont-levis jusqu'à l'aboutissement de l'escalier, à l'étage, en passant par le couloir d'accès à la chambre du premier niveau, était recouvert par un complexe jeu de nervures dont les départs se voient encore. Les petites clés visibles, en remploi, dans la bâtisse ruinée de l'avant-cour, appartenaient très certainement aux voûtes de cet escalier. L'une d'entre elles, ornée d'une sorte de lys, possède cinq départs de nervures (fig. 10).

 

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Fig. 9. - Loubignac. Le pont-levis du donjon (relevé juillet 1995; restitution partielle)

 

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Fig. 10. - Loubignac. Une clé de nervures de l'escalier, en remploi dans la masure de la basse-cour.

 

Afin de ne pas gêner la manœuvre des bras du pont-levis, à l'extrémité desquels pesaient les contrepoids, la vis ne prend naissance qu'à près de deux mètres du seuil de la porte d'accès. Ainsi, les flèches pouvaient basculer sans buter sur les premières marches. L'axe supportant ces deux flèches semble avoir été une poutre carrée, de quelque 0,10 m de côté seulement, servant d'axe-support aux deux bras du tablier. Le logement de cet axe reste aujourd'hui perceptible. Au total donc, l'espace utile à la manœuvre des flèches a bien été dégagé. On voit encore la naissance de l'arc couvrant l'embrasure de la porte et supportant la fine maçonnerie d'obturation de l'espace sis entre les logements des flèches. Il est bien évident que celles-ci ne gagnaient jamais ces logements, qui avaient surtout un rôle visuel (fig. 9).

Or, la faiblesse de cette maçonnerie occultant l'espace entre les logements des flèches ainsi que leur fond, et reposant exclusivement sur l'arc surbaissé de la porte et sur celui de l'embrasure, d'une portée d'un peu plus d'un mètre, aura sans doute effrayé le concepteur. En effet, ancrer les extrémités des marches d'une deuxième révolution de la vis dans cette fine cloison peut apparaître hardi. C'est probablement pour cette raison que l'accès au troisième niveau depuis le deuxième ne s'effectue pas de la même manière. En effet, l'ascension se fait par un escalier démarrant à droite de l'axe de la cage et en un peu plus d'un demi-cercle. Le sens de cette révolution incomplète est à l'inverse de celle de la cage d'escalier. Les premières marches portent ici directement sur une épaisse maçonnerie. La desserte du dernier niveau résidentiel s'effectue de la même façon, par un escalier débordant largement la cage de la vis sur sa droite.

Ces révolutions contournantes, inversées et, somme toute, maladroites, entraînent une complexification de la circulation verticale. On comprend mal pourquoi le concepteur s'est encombré de cette union malaisée d'une vis et d'un pont-levis à bras. Elle ne semble pourtant pas être le fruit d'un remaniement. J'attribue volontiers le changement de parti dans la desserte des étages de la tour à un repentir. En effet, il semble bien qu'une vis continue et classique ait été programmée. La première révolution a d'ailleurs bien été réalisée en accord avec un bon fonctionnement du pont-levis. La poursuite de la vis n'aurait en aucun cas été gênée par ce dernier. Mais, craignant sans doute une trop grande fragilité du secteur occidental de la cage, dans l'axe de la porte du premier, le maître d'œuvre aura renoncé à y enchâsser les extrémités de marches. Il préfère débuter la nouvelle révolution en dehors de la cage initiale, sur de solides maçonneries. Cette nouvelle série de marches, évoluant dans le sens contraire de celles du premier niveau, lorsqu'elle arrive dans l'axe de la cage, repose sur les voûtements nervurés de la première révolution. Elles aboutissent toujours au noyau de la vis qui dut, même sans les marches, être poursuivie. En tout état de cause, une fois ce changement de parti adopté, la desserte du quatrième niveau ne pouvait que suivre le même cheminement. L'escalier est conçu à l'identique.

On peut d'ailleurs s'interroger sur la capacité du maître d'œuvre à concilier un escalier en vis et un voûtement à nervures rampantes. Seuls les escaliers hors œuvre de la fin du Moyen âge avaient droit à un supplément de traitement décoratif. Les vis intégrées aux bâtiments, parce qu'elles jouaient un rôle simplement fonctionnel, restaient très sobres. Dans le cas de Loubignac, il semble que cet escalier du donjon ait été conçu comme une vis d'apparat. Lavardin, dans le Loir-et-Cher, en constitue un exemple célèbre... et réussi. La vis du donjon, devenu résidentiel avec les remaniements de la fin du XIVe siècle, y est superbement portée par des faisceaux de nervures rampantes. A Loubignac, le projet a manifestement avorté. On précisera, pour finir, que la difficulté s 'y trouvait accrue par l'adoption d'une vis d'un diamètre excédant les 3 mètres. Une telle ampleur correspond plutôt aux escaliers hors œuvre qu'aux vis internes.

Notre maître d'œuvre a conçu un édifice ambitieux, accumulant les difficultés en cherchant à concilier l'évidente fonction résidentielle avec la volonté de paraître. Le pont-levis, en effet, fait bien partie des attributs indiscutables de la fin du Moyen âge signifiant le « château ». Son projet devait associer une ample vis à nervures, un pont-levis largement inutile et des préoccupations résidentielles. Le résultat n'est probablement pas à la mesure de ce que les Barton de Montbas avaient imaginé, mais il traduit les difficultés d'un maître d'œuvre à mener à bien une commande et sa capacité à en improviser l'achèvement.

 

UNE TOUR RÉSIDENTIELLE ET MAÎTRESSE INSPIRÉE DE BRIDIERS

 

A Loubignac, le concepteur de la grosse tour s'est trouvé dépassé par son projet. Il aurait pu, et le parti est connu dès le Xllle siècle, installer sa cage d'escalier en vis un peu à l'écart du couloir du pont-levis. Les donjons dus à l'administration capétienne sous Philippe Auguste associaient déjà les deux structures 18. Mais le pont était à chaîne et la cage d'un diamètre réduit. A Coucy, pont à bascule et vis, quoique voisins, ne s'interpénétraient pas. A Bridiers, dans la première moitié du XVe siècle, le pont-levis du donjon donnait sur un couloir d'accès à la chambre, lequel donnait également sur la vis logée juste à côté. A Lastours, lorsque le donjon est restauré - et presque totalement reconstruit - dans la seconde moitié du XVe siècle, on imbrique bien l'accès et la vis.

Mais, outre le fait que la cage d'escalier n'a que 2 mètres de diamètre, il convient de préciser que la porte était simplement constituée d'un vantail barré. L'encastrement de tablier prévu sur le parement extérieur de la tour est dénué de fonction : il n 'y avait aucun pont-levis 19.

On peut imaginer que le concepteur fut un marchois car le principe de la grosse tour résidentielle, isolée du château, apparaît assez fréquemment dans la région . On en trouve divers exemples circulaires à la Côte-au-Chapt, à Châteaubrun, à la Tour-Gazeau, à Bois- Lamy ou encore à la tour « Zizim » de Bourganeuf, et quadrangulaires au Ris-Chauveron, à la Perrière, à Crozant 21.

Loubignac semble plus particulièrement inspiré de Bridiers. Il lui emprunte le plan, l'organisation interne - chambre majeure chauffée et éclairée, alcôve et latrine -, le pont-levis à bras et la vis. Dans les deux cas, la tour semble avoir été réalisée d'un seul jet, sans relation de chantier avec le reste du château. Ainsi, et toujours dans les deux cas, on ne discerne nulle trace d'accrochage des courtines sur le parement des tours.

Si Bridiers est sans nul doute le produit de Guillaume de Naillac, autour de 1400, ou de Jean de Naillac, sénéchal du Limousin et panetier de France, vicomte de Bridiers dans le premier tiers du XVe siècle, Loubignac semble plus tardif. On peut l'attribuer à la seconde moitié de ce siècle, c'est-à-dire à Pierre († 1491) ou à Bernard Barton de Montbas († 1530 ca).

 

 

 

 

Notes

*  Association ARCHEA, Ancien couvent de la Providence, 26, rue de Nexon 87000 Limoges; Délégué de la Société française d'Archéologie en Limousin.

1 Loubignac, Lobignac ou Lubignac, commune d'Arnac-la-Poste, Haute-Vienne.

2 Il est signalé par C.-L. SALCH, Dictionnaire des châteaux et des fortifications du Moyen-Age en France, Strasbourg, 1979, p. 61; A. LECLER, Dictionnaire historique et géographique de la Haute-Vienne, 1926, p. 26. R. DROUAULT, Monographie du canton de Saint-Sulpice-les-Feuilles, BSAHL, LV, 1906, lui consacre plusieurs pages (p. 620-624 et photo).

3 L'abbé Lecler mentionne quatre fiefs d'origine médiévale (la Salle, Loubignac, le Monteil et Montmagner) en plus d'une probable motte au Châtelas, et quinze fiefs attestés après 1500 dont les possesseurs se disent sieur : Masmond (1555), Oreix (1577), le Puyroger (1599), Rufasson (1602), la Vigne (1620), Saint-Martial (1630), le Martinet (1678), le Bost (1679), Chiron (1693), Seux (1718), Commergnac (1725), Bordes (1746), la Gorce (1760), Champotent (1763) (A. LECLER, op. cit., p. 26-27). On précisera que certains de ces fiefs, mentionnés à l'époque moderne, sont probablement antérieurs. On peut, à cet égard, évoquer l'exemple du Seux, mentionné en 1718, alors que le cadastre napoléonien révèle une superbe plate-forme quadrangulaire de maison-forte manifestement antérieure.

4 Cf. Atlas du Limousin (P. Bernard-Allée et alii, dir.), Limoges, 1994, pl. 11, p.47.

5 L'initiative de cette étude monumentale du donjon de Loubignac revient à M. Georges Magne, du C.A.U.E. de Limoges, dans le cadre de la réalisation d'un dossier de demande de protection de la tour au titre des Monuments Historiques, confié à Mlle Sophie Pélisson. Je tiens à exprimer ma reconnaissance à M. et Mme Leprieur, propriétaires du lieu, qui m'ont très librement laissé accéder au monument.

6 L'herbergamentumde Monte Basto fait partie des terres hommagées par Marguerite, vicomtesse de Thouars, à Alphonse de Poitiers, vers 1260 (L. GUIBERT, Laron, 1893, p.60, d'après A. BARDONNET, Hommages d'Alphonse de Poitiers, 1872, p.90-91).

7 H. et P. BEAUCHET-FILLEAU, Dictionnaire historique et généalogique des familles du Poitou, I-1891, p. 313 ; J. NADAUD, Nobiliaire du diocèse et généralité de Limoges, Limoges, t. I, 1882 (rééd. 1974), p. 111-132 ; A. LECLER, op. cit., p.352.

8 ADHV, Fds Bosvieux, 5F L 57.

9 H. et P. BEAUCHET-FILLEAU, op.cit., p.313 et NADAUD, Nobiliaire, I, p. 115-116.

10 lbid. ; ADHV, Fds Bosvieux, 5F G 7. A. Lecler rappelle que Jean [II] Barton de Montbas fit rebâtir en partie le château épiscopal d'Isle, avant 1510 (LECLER, op.cit., p. 380).

11 Inv. Arc. L. 91.204. et L. 164.

12 ADHV, Cadastre d'Arnac-la-Poste, 1837, 3P-13 section D 2 ; R. CHATREIX, dans Mém. de la Soc. des Sc. nat. et archéol. de la Creuse, XXVII, 1938-1940, p.86 et suiv.

13 La pierre à tores multiples, et munie de moulurations de type base ou chapiteau (le sens reste malaisé à définir), a pu être un jambage de cheminée monumentale ou un montant de porte (peut-être de la chapelle ?).

14 En 1477, en 1556, en 1670 (Cf. A. I..JECLER, op. cit., p. 26).

15 Se reporter au très important colloque de Nancy/Pont-à-Mousson tenu en 1984 (La maison forte au Moyen Age, M. Bur dir., Paris, 1986) et en particulier la contribution de B. Barrière et de P. Couanon, sur des « Fortifications du bas Moyen Age en Haute-Marche et Combrailles » (p. 289-306). Voir aussi la conclusion de J.-M. Pesez (p. 331-339).

16 Le comte de la Marche contrôlait assez bien le droit de fortification, en tous cas au XVe siècle. On peut citer, entre autres, les autorisations faites par le comte à Guichard Brulon, en 1465, pour son hôtel de la Brulonnière, sis en la châtellenie de Calais, afin de le « fortiffier de foussez, pontz-levis, machecolz, canonnières et autres choses qui appartiennent à fortiffication (HUART, Mém. de la Soc. des Antiquaires de l'Ouest, 2e série, X-1887, p. 147-149) ou à Pierre de La Touche, en 1470, pour son lieu noble de Bagnac, en la châtellenie de Bellac, qu'il pourra équiper de « murailles, fossés, pont-levis, canonnières, mâchicols et autres choses nécessaires à hostel et maison forte » (J.-B. Champeval, Arch. Départ. Haute-Vienne, Fonds 7F, liasse 77, « Saint-Bonnet-de-Bellac »).

17 La chose avait déjà été signalée par P. COUANON, « Fortifications... », La maison forte... (M. Bur dir.), p. 292.

18 A. CHÂTELAIN, Recherche sur les châteaux de Ph. Auguste, Archéologie Médiévale, t. XXI-1991, p. 133, 157, 158.

19 C. REMY, Lastours en Limousin de l'An Mil à la Renaissance, Lemouzi n° 120 bis, Tulle, 1991.

20 Cf. P. COUANON, Pour une typologie fonctionnelle des donjons : l'exemple du Limousin, Aquitania, suppl. 4, 1990, p. 115-123. On peut opposer ce principe à celui qui prévaut dans les grandes forteresses du Sud-Ouest de la Haute-Vienne (C. REMY, Un faux « donjon » flanquant du début du XVIe siècle au château des Cars, Mémoire limousine, 1995, p. 1-26).

21 La Côte-au-Chapt, c. Damac, Haute-Vienne ; Châteaubrun, c. Cuzion, Indre ; La Tour-Gazeau, c. Pouligny-Saint-Martin, Indre ; Bois-Lamy c. Moutier-Malcard, Creuse (cf. B. BARRIÈRE, G. CANTIÉ et R. LEBLANC, Fortifications médiévales en Haute-Marche et Combrailles, Travaux d'Archéologie Limousine, vol. 4, 1983, p. 118-119) ; Tour « Zizim., c. Bourganeuf, Creuse (cf. C. PEYNAUD, Les petits châteaux de la Haute-Marche aux XVe-XVIe siècles, Mém. Maîtr. inéd., Univ. Poitiers, 1988-89) ; Le Ris-Chauveron, c. Azat-le-Ris, Haute-Vienne ; La Perrière, c. Oradour-Salnt-Genest, Haute-Vienne ; Crozant, Creuse (C. PEYNAUD. op. cit. inéd).