NOUVELLES RECHERCHES ARCHÉOLOGIQUES SUR LE SITE MÉDIÉVAL DE CHÂLUCET (SAINT-JEAN-LIGOURE). TRAVAUX DE 1998.

Patrice CONTE

Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Limousin

Tome CXXVII, 1999, p. 278-84

 

Acquis récemment par le Département de la Haute-Vienne, le site médiéval de Châlucet fait l'objet, depuis 1998, d'un large programme de «cristallisation » et de mise en sécurité des ruines de ce vaste et complexe site castrai établi sur un éperon de confluence des rivières Briance et Ligoure. L'ensemble des travaux, qui devraient s'étaler sur plusieurs années, est une entreprise concertée entre le Conseil Général de la Haute-Vienne et les services de la Direction Régionale des Affaires Culturelles du Limousin. Un comité de pilotage co-présidé par le président du Conseil Général de la Haute-Vienne et Mlle B. Barrière, professeur à l'Université de Limoges, assure le suivi de l'ensemble du projet.
L'archéologie est naturellement l'une des composantes des travaux en cours, mais elle prend ici (les formes spécifiques conditionnées à la fois par les autres types de travaux engagés sur le site et par les caractéristiques particulières que revêt le monument d'un point de vue archéologique et historique. Ainsi, et il faut noter que c'est un cas encore unique en Limousin, trois modes d'investigations archéologiques vont être développés dans les années qui viennent, avec comme objectif commun d'approfondir notre connaissance de cet important site médiéval.
Le premier mode d'investigation est nécessité par les travaux sur « monuments historiques » effectués sous la direction de l'Architecte en Chef des Monuments Historiques de la Haute-Vienne. Les opéra tions relèvent ici d'une archéologie dite « préventive », réalisée avant les travaux proprement dits. Ces opérations ponctuelles sont menées en fonction du programme de travaux élaboré conjointement par le Département et les services de la DRAC. Elles sont confiées, dans leur réalisation, à un opérateur archéologique dont l'action est contrôlée par le Service régional de l'Archéologie (SRA) de la DRAC, la préparation, le suivi et le contrôle de l'ensemble des actions archéologiques étant d'ailleurs également assurés par le même service de l'Etat, quelle que soit la forme prise par ces interventions. En 1998 et 1999 les interventions menées ou en cours ont essentielle ment porté sur plusieurs secteurs du Bas-Châlucet : murs A et B (fig. 1), mur C sur le tracé de l'enceinte, enfin sur un secteur proche du Haut-Châlucet : la porte dite « du Capitaine », accès à la première enceinte du château-haut (D sur fig. 1).
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Fig.1 - Plan simplifié di site de Châlucet portant les zones d'interventions archéologiques en 1998 (doc. SRA d'après relevés Veyrier, Limoges 1998).

Le second mode d'investigation, qui sera développé en 1999, est une étude « archéologique et monumentale » du site du château-haut de Châlucet. Cette opération, confiée par le Département au bureau d'études archéologiques « Hadès », aura pour but de préciser l'archi tecture du monument et son évolution. Les moyens méthodologiques mis en jeu s'appuient sur la réalisation et l'analyse de plusieurs sondages dans les sols de la forteresse et ses abords immédiats et sur les techniques de l'archéologie du bâti. Placé sous la direction de B. Pousthomis et de C. Remy, ce programme d'intervention devrait livrer rapidement une série de données novatrices et inédites sur l'histoire de la forteresse du Haut-Châlucet. En cela il complètera les travaux déjà réalisés sur le site par plusieurs chercheurs membres de notre société [citons ici, parmi les nombreux travaux publiés, l'étude essentielle de L. Guibert en 1886 (t. XXXIH, p. 113-322), les recherches de G. François (t. C, 1973, p. 313-314), celles de F. July en 1981 (t. CVIII, p. 117-125) et celle, encore inédite, de C. Remy ( Pouvoir royal et fortification en Limousin et Périgord aux xIIIe et XIVe s., le château de Châlucet et le patrimoine de Géraud de Maulmont ». Mémoire de DEA de l'université de Poitiers en 1995)]. 

Le troisième type d'intervention archéologique s'organise dans le cadre d'un chantier de fouille programmée dirigé par un archéologue du Service régional de l'Archéologie du Limousin après avis de la Commission Interrégionale de la Recherche Archéologique du minis- tère de la Culture. Cette opération, engagée pour une première tranche de trois ans en 1999, portera sur le site du Bas-Châlucet. Partie la plus méconnue du site, le « castra Lucii inferiori » mentionné dans les sources écrites (Guibert, 1886 et Remy, 1995) correspond au secteur occidental du site, dans la zone la plus basse de l'éperon de confluence. La tour « Jeannette » en constitue aujourd'hui l'élément le plus visible et certainement le mieux conservé (voir : F. July, op. cit.). La position centrale de cette tour lui donne un rôle prépondérant dans le dispositif castral du Bas-Châlucet; elle bénéficiera, dans le cadre de la fouille programmée, d'une étude précise. Elle n'est toutefois pas le seul élément digne d'intérêt dans ce secteur. L'identi fication, la reconnaissance et la datation des éléments qui peuvent lui être directement associés (logis noble, salle, fossé...) font également partie des préoccupations de la recherche qui s'engage. De la même manière, l'étude s'attachera à fixer les limites topographiques de l'ensemble : extention et délimitation de l'enceinte castrale, ses accès, les éléments de voirie médiévale qui lui sont associés... Enfin, un effort particulier sera porté sur l'agglomération castrale, mentionnée dans les sources écrites. Le village s'étend autour de la tour Jeannette. Aujourd'hui, un seul élément est partiellement conservé en élévation (mur pignon d'une maison, sur le flanc ouest de l'enceinte, à une trentaine de mètres au nord de la tour). La fouille archéologique d'une partie de ce secteur s'impose donc comme un préalable nécessaire à toute tentative d'analyse de l'agglomération, l'un des rares bourgs castraux abandonnés du Limousin. 

En décembre 1998, une première opération de sondage a été menée par l'équipe du projet en préparation à la fouille programmée. Cette première intervention de durée et d'emprise limitée avait pour but essentiel d'évaluer le degré de conservation des vestiges enfouis et, si possible de livrer quelques données utiles à l'élaboration d'un projet de fouille plus vaste et de plus longue durée. Bien que la superficie étudiée soit restée modeste (une vingtaine de mètres carrés) les premiers acquis constituent déjà une réponse positive aux objectifs fixés. L'analyse d'une élévation de l'un des segments du rempart occidental (sur une longueur d'environ 15 m, fig. 1 : 1) a permis, malgré une conservation très partielle des maçonneries et des parements (d'une hauteur variable de 1 à 4 m), de repérer le mode d'organisation de la fortification. Celle-ci, pour la partie étudiée, paraît s'organiser suivant le principe de la juxtaposition sans solution de continuité de plusieurs éléments individuels de murs, chaque élément pouvant ici correspondre au mur pignon d'une maison du village. On note cependant que ces éléments distincts les uns des autres semblent reposer sur une première maçonnerie qui leur est commune. Cette dernière est conservée actuellement sur trois ou quatre assises sur l'ensemble de la partie étudiée. Toutefois, la base du rempart étant encombrée d'un important cône de remblais d'effondrement des parties hautes de l'enceinte, il reste difficile d'en préciser les limites inférieures. Seule la poursuite des travaux permet tra de préciser les principes d'aménagement de l'enceinte. 

L'opération de décembre 1998 a également porté sur la vaste plate-forme immédiatement située au nord de la tour Jeannette. La fouille ouverte sur l'une des nombreuses anomalies topographiques de cet espace a rapidement mis en évidente les deux murs de l'angle d'un bâtiment quadrangulaire dont on estime les dimensions à plus de 60 m2 (fig. 1 : 2). Ces deux murs, montés à l'aide de blocs de micaschistes liés à la terre argileuse, déterminent une emprise intérieure du sondage d'une douzaine de mètres carrés où l'on a pu identifier plusieurs autres aménagements. Deux d'entre eux appartiennent directement au mur puisqu'il s'agit d'une niche murale et d'un ébrasement de baie (fenêtre ou soupirail) partielle ment conservé. 

Les structures internes reconnues correspondent à un mur transver- sal équipé d'une porte dont le linteau et les piédroits sont en blocs de granite taillés et un premier ensemble de marches excavées dans le substrat. Ce dispositif correspond à l'accès d'une cave souterraine dont on a pu effectuer une première reconnaissance lors de la présente opération. Un couloir descendant de 3 m de long, maçonné au niveau de la porte, sur une longueur de 1 m, puis creusé dans le substrat, donne accès à une vaste salle de forme irrégulière entièrement excavée dans le rocher. Elle a une longueur d'environ 6 m pour une largeur variable de 4 à 5,5 m environ. Son sol est encombré, côté de l'entrée, d'un fort remblai provenant de la surface. Cette structure, qui n'a pas fait l'objet d'une fouille au cours de la présente campagne, devrait être étudiée en détail en 1999. Seul élément annexe observé : une niche peu profonde de forme triangu laire équipe l'une des parois de la salle au débouché du couloir d'accès. 

La réalisation de deux autres sondages à l'extérieur du bâtiment identifié a révélé un nouveau mur, édifié dans le prolongement de l'un des précédents. Cette découverte témoigne fort probablement d'une nouvelle construction jouxtant le bâtiment principal. Le second sondage extérieur n'a livré aucun vestige de construction bâtie. Toutefois, les niveaux archéologiques repérés pourraient correspondre à ceux d'une zone de passage (rue, cour?) dont furent conservés, au moins partiellement, les niveaux de circulation sur lesquels ont été découverts quelques menus tessons de céramique médiévale et quelques fragments de métal. On notera que l'ensemble des couches, qu'il s'agisse des remblais ou des sols d'occupation, livrèrent de nombreux fragments de tuiles courbes mais également de tuiles à rebord appartenant probablement à la toiture des bâtiments médiévaux (fig. 2). 

La faible superficie étudiée dans le cadre de cette première reconnaissance archéologique n'autorise pas encore à se prononcer sur l'interprétation des données acquises jusqu'ici, même si elles ne sont négligeables ni en quantité ni en qualité. Sous réserve de la poursuite des travaux, on peut cependant évoquer, pour le bâtiment repéré, une fonction résidentielle. La présence d'une cave, d'équipe- ments muraux - type d'aménagement assez rarement attestés dans les maisons médiévales fouillées en Limousin - sont autant d'indices favorables à l'hypothèse d'une demeure. Le mobilier archéologique, encore peu abondant, ne contredit pas cette proposition. Si l'on considère par exemple les éléments lapidaires recueillis dans les remblais (éléments de jambages en granite chanfreinés, consoles ou supports de linteaux de cheminée à décor végétal sculpté, claveaux munis d'un tore ou d'un chanfrein...) il semble même possible d'évoquer un bâtiment résidentiel appartenant à un personnage d'un certain rang, comme par exemple celui de l'un de ces chevaliers dont les textes mentionnent la présence dans le castrum inferior de Châlucet.

 

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Fig.1 - Eléments de couverture en terre cuite provenant du sondage 1998 (dessin : B. Hollemaert, Equipe de Recherche Archéologique de Châlucet).

Le développement des recherches dans un cadre programmé permettra de répondre à ces premières interrogations mais, au-delà, livrera sans nul doute des informations nombreuses sur le bourg castral du Bas-Châlucet, sa genèse et les cadres de vie d'un habitat subordonné à un château.